ESAD SITE VALENCE

Enseignantes : Lotte Arndt, Florence Lazar, Yael Perlman

À L’ESAD Valence le Réseau cinéma se structure en ARC, par des réunions régulières autour des travaux étudiant.e.s, par des workshops et sorties dans la région, et la co-organisation et participation dans les événements collectifs du Réseau.

Le travail du Réseau à Valence a débuté ses recherches par une visite collective au Musée des Confluences à Lyon en octobre 2016, musée ouvert en 2014 dans une architecture conçue par Coop Himmelb(l)au.
La collection du musée des Confluences est issue du Muséum de Lyon, celui-ci ayant vu ses collections se constituer autour des sciences naturelles, mais également de l’ethnographie et d’une collection coloniale. La collection du musée comprenait plus de 2 millions d’objets, dont la plupart sont aujourd’hui hébergés à Confluence.
L’exposition permanente du Musée des Confluences repose sur quatre espaces d’expositions, appelés Origines, les récits du monde ; Sociétés, le théâtre des hommes ; Espèces, la maille du vivant et Eternités, visions de l’au-delà.
Lors de notre visite collective, le groupe de Valence s’est interrogé sur la mise en scène et les éclairages spectaculaires de la scénographie du musée.
Elles et ils se sont interrogé.e.s sur la mise en place d’un récit non-linéaire et évolutif dans les dispositifs muséaux : comment favoriser une lecture de l’histoire qui s’appuie sur les conceptions circulaires et non téléologiques (à partir de Friedrich Nietzsche, Michel Foucault, Walter Benjamin) et leur mise au travail au musée ?

Une attention particulière était dédiée à la mise en scène des animaux empaillés et leurs animations par des vidéos. On s’est demandé quelle était la place que le cinéma et l’animation prise dans les espaces d’exposition de l’histoire naturelle aujourd’hui.
Tout au long de l’année, le programme était suivi par les cours des enseignantes Florence Lazar et Yael Perlman, choisissant des projections et films en concordance avec le programme de recherche (Robert Kramer : Le manteau, 1996 ; Rithy Panh : L’image manquante, 2013 ; Trinh T. Minh-ha : Reassemblage, 1982 … ; les travaux de Sound Image Culture Bruxelles ainsi que des cours théoriques de Lotte Arndt (Les caprices des choses. Nouveaux matérialismes, post- humanisme, anthropocène).

Cet enseignement poursuivait les questions suivantes :Les développements environnementaux des décennies passées ont engendré un changement de paradigme dans la pensée du rapport entre nature et culture, des humains et du non-humain, des choses. Désormais, la division stricte entre sujet muni d’agentivité et objet passif est mise en cause.
A la suite de cette perspective changée, il se pose de plus en plus la question du statut des choses, de leur façon d’agir par leur matérialité, de leur interaction avec d’autres acteurs (Bruno Latour : théorie des acteurs-réseaux, actants ; Donna Haraway : natures-cultures ; Isabelle Stengers, Anna Tsing, Vinciane Despret….).
Les choses seraient-elles dotées d’une «vie sociale» (Arjun Appadurai), s’animeraient-elles (Anselm Francke, Viveiros de Castro), vibreraient-elles (Jane Bennett) ? Faut-il concéder l’entrée dans un âge de l’anthropocène, où l’humain serait devenu la force géologique déterminante ? Quelle place pour le féminisme et les théories critiques intersectionnelles dans les « nouveaux matérialismes ? » Et quelles conséquences ces questions produisent-elles dans l’art contemporain ?

Le site de l’ESAD Valence a accompagné les recherches du Réseau cinéma par trois workshops ouverts aux autres étudiant.e.s du Réseau en 2016 et 2017.

Du 9 au 11 janvier 2017, la plasticienne Pauline M’barek a mené un workshop. Elle y interrogeait les mises en espace qui transforment des objets au musée (ethnographique en premier lieu) en artefacts auratisés.
Ayant recours à des médias et matériaux différents, la sculpture, l’installation, la vidéo et le son, l’artiste questionne et déjoue l’autorité des dispositifs de mise à distance.
« Un élément essentiel des travaux de Pauline M’barek […] pourrait être décrit comme la matérialisation d’une vision « décoloniale » du musée ethnologique et de ses objets. Un procédé fondamental de la critique esthétique inhérente à son travail de réédition de ces objets et dispositifs d’exposition est la rupture avec le point de focalisation de la perspective centrale dans le mode de présentation. » (Hanne Loreck) Elle se base sur les idées de l’anthropologie symétrique pour inverser le régime de regard.
Dans l’une de ses vidéos, faisant référence à un classique du cinéma des décolonisations, la direction du regard est inversée : c’est le masque qui observe le visiteur. Ou encore le masque disparaît de son support, ne laissant apparaître que la structure métallique initialement dans son dos, qui se voit elle-même exposé au regard.
Si cette approche « critique » a beaucoup marqué le travail de l’artiste ces dernières années, elle se tourne actuellement vers des procédés de proximité, contournant ainsi dans un premier temps le sens « rationnel » du regard, la perception à distance par l’œil pour recourir davantage au toucher, à l’empreinte. A partir de là, le dispositif muséal est a nouveau interrogé.

Du 30 novembre au 2 décembre 2016, la jeune cinéaste brésilienne Ana Vaz a introduit sa pratique sous le titre : Un cinéma qui tremble. Elle a produit plusieurs films documentaires expérimentaux qui interrogent les divisions rigides de la modernité à travers les images, mettant en place une articulation ludique et vertigineuse d’éléments visuels insolites et inattendus dans leur co-existence.
Le film Ha terra ! (film primé au Festival du réel, Paris, 2016) qu’Ana Vaz décrit comme un poème cinématographique en 16 mm, fonctionne comme une course-poursuite, en oscillant entre personnage et terre, prédateur et proie.
« La jeune fille traquée en vient à personnifier un territoire. Nous sommes dans le sertao brésilien, où l’exclamation « ha terra! » (littéralement : « il y a (de) la terre ») peut aussi s’entendre comme l’affirmation que les sans-terre, non-possédants organisés en mouvement depuis une quarantaine d’années, et qui n’ont pas lieu d’en être privés.
Enigmatique et fiévreux, le film vibre aussi en images et en son du Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade(1928), autre inspiration d’Ana Vaz : « Anthropophagie. Absorption de l’ennemi sacré pour le transformer en totem. L’humaine aventure. La finalité terrienne» selon les mots de Charlotte Garson.

A partir des films d’Ana Vaz, le workshop a mis au travail les interrogations sur l’image comme lieu d’apparitions spectrales, d’animations inattendues, de bouleversements des frontières entre les humains et les choses. Il a mis en exergue l’articulation entre cinéma et corps, et a permis de mettre l’accent sur les riches fondements théoriques du travail filmique de la cinéaste (Donna Haraway ; Viveiros de Castro, Oswald de Andrade) et de se demander comment des notions relevant de l’exotisme (possession, animisme, fétiche) sont littéralement retournées en modes opératoires cinématographiques dynamiques.

Du 9 au 10 février 2017, Kobe Matthys, fondateur de la structure AGENCE basée à Bruxelles depuis 1992, a conduit un workshop à Valence. AGENCE s’intéresse à une problématique qui se conjugue dans des multiples formes. En effet, la conception moderne de la propriété intellectuelle est fondée sur la présupposition d’une division entre les catégories ontologiques de « nature » et de « culture ». Cependant, pour de nombreuses pratiques artistiques, une telle distinction ne va pas de soi.
AGENCE constitue ainsi progressivement une liste de choses qui résistent à cette division. Ces choses dérivent de procédures judiciaires, cas juridiques litigieux et d’affaires liées à la propriété intellectuelle (droits d’auteurs, brevets, marques déposées…).
Les « assemblées » mises en place prennent la forme d’expositions, de performances, de publications, etc. Chaque assemblée explore sur un mode performatif un aspect différent de la propriété intellectuelle. Chaque fois selon un mode spécifique grâce à la « chose » examinée et à l’assemblée convoquée, s’installe alors une véritable écologie artistique permettant de décaler le statut des choses à partir de la multiplicité des approches rassemblées.